Que pouvaient bien avoir en commun Bruce Springsteen et Michael Jackson ? A priori pas grand-chose si ce n’est une carrière hors norme.

L’un, inspiré par Elvis Presley et Bob Dylan, règne sur le Rock’n Roll depuis les années 70. L’autre, dont les maîtres sont James Brown, Fred Astaire ou Sammy Davis Jr, a dominé le monde de la Soul puis de la Pop durant 40 ans. Leur plus gros succès commercial, qui sort à la même époque (Born In The USA, en 1984, et Thriller, en 1982), va faire d’eux des représentants de certaines catégories de la population américaine : Bruce Springsteen devient l'incarnation des aspirations de la classe populaire des États-Unis et Michael Jackson, l’image du rêve américain de la population noire-américaine, dont la lutte contre les discriminations raciales reste un sujet sensible.

A eux deux, le Boss et le King of Pop ont laissé leur empreinte sur le monde de la musique. Leur unique collaboration, pourtant,  date de 1985, avec le collectif USA for Africa et l’Hymne We Are The World.

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Mais les deux hommes se vouaient une admiration commune. Preuve en est, cette rencontre, en septembre 1984, à Philadelphie (pas dans les rues !) * où les deux chanteurs évoquent leurs expériences communes.

Rencontre au sommet !

Michael Jackson est alors en tournée avec ses frères et le Victory Tour passe par la Pennsylvanie les 1er et 2 septembre 1984. Bruce Springsteen assiste à l’un des deux concerts et est ensuite invité à rencontrer la star du groupe dans la suite de son hôtel, le Franklin Plaza. Vingt cinq personnes de l’entourage de Jackson sont également présentes dont Frank Dileo, son manager.

The Boss porte comme à son habitude un jean, une chemise aux manches retroussées et un bandana rouge autour du cou. Chemise rose pâle et jean violet, Michael Jackson se sent plutôt intimidé face au géant de la scène rock.

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"Salut", dit-il en lui tendant la main. "Je viens de lire un article sur toi dans People Magazine. C’était très bon."

"Merci", lui répond Springsteen. "J’ai adoré ton concert ce soir."

"J’ai entendu dire que tu faisais de longs concerts. Combien de temps joues-tu ?"

"Environ trois heures"

"Comment fais-tu ? Tu fais une pause ?"

"Oui environ une demi-heure. Ca marche plutôt bien je trouve."

Un silence gêné, Springsteen avale une gorgée de son verre.

"As-tu vraiment écrit la chanson Fire ?" (Initialement écrit pour Elvis Presley qui n’aura pas l’occasion de l’écouter, le titre est finalement chanté par les Pointer Sisters en 1978), lui demande Jackson.

"Ouais, ça a été rapide. Cela m’a pris environ 10 minutes. Mais je n’écris pas quand je suis en tournée. Tu y arrives toi ?"

"Non, il se passe trop de choses."

Un rythme reggae se fait entendre de la télé et Michael Jackson commence à esquisser quelques pas et s’arrête. Autre silence de gêne.

Michael attrape alors une de ses employées : "Ma secrétaire Shari te veut pour Noël", dit-il en passant ses bras autour de sa taille et la plaçant entre eux deux. "Qu’est-ce qui ne va pas avec Thanksgiving ?", plaisante Springsteen, tandis qu’ils prennent la pose devant le photographe personnel de Michael.

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"Est-ce que tu parles réellement au public durant tes concerts", demande Michael à Springsteen. "J’ai lu que tu le faisais."

"Oui, je leur raconte des histoires. Je me suis rendu compte qu’ils adorent ça. Ils aiment entendre ta voix qui fait autre chose que chanter. Ca les rend  dingue simplement de nous entendre … parler."

"Oh, je ne pourrais jamais faire ça. C’est comme si les gens apprenaient des choses sur toi qu’ils ne doivent pas savoir."

"Je vois ce que tu veux dire – les chansons c’est comme une protection. Je me souviens une fois, je jouais pour un show dont les bénéfices allaient aux vétérans du Vietnam. J’ai du monter sur scène pour présenter un mec qui était un président ou je ne sais quoi, et je n’avais pas ma guitare. Mec, si tu savais comment je tremblais. Je me suis rendu compte que c’était la première fois en quinze ans que je montais sur scène sans elle et je n’ai jamais été aussi nerveux de ma vie."

Michael Jackson demande alors dans un murmure : "Et tu aimes parler devant toutes ces personnes ? C’est un peu étrange."

"Oui c’est étrange, n’est-ce pas."

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Petite pause et Springsteen renchérit : "Combien de temps as-tu répété pour cette tournée ?"

"Un ou deux mois."

"Il y a pas mal d’effets visuels dans le concert."

"Oui, il y a beaucoup de technologie… On termine en décembre. Ensuite, on va faire un film."

"Ouaissss, j’en ai entendu parler, avec Steven Spielberg ?"

"Oui, je l'ai eu au téléphone aujourd’hui. On ne sait pas trop encore ce que va être le film, mais ça va se faire avec lui."

Les mains de Michael Jackson frappent ses cuisses en rythme avec la chanson reggae puis il demande : "J’ai lu que tu allais dormir juste après avoir chanté. Tu arrives vraiment à faire ça ?"

"Non, je me sens bien après un concert, parce que j’ai l’impression d’avoir bien bossé. Je reste éveillé jusqu’à environ quatre heures du matin. Et toi tu fais quoi ?"

"Je regarde la télé ou je lis", répond Jackson. "Je n’arrive pas à dormir."

"Ca t’arrive de sortir ?"

"Je ne peux pas. Trop de gens m’importuneraient… Comment as-tu décidé de laisser People magazine écrire ce sujet sur toi ?"

"C’est moi qui lance les dés", répond Springsteen, en soufflant sur son poing et jetant des dés imaginaires.

"Oh, je ne pourrais jamais assez faire confiance à quelqu’un pour faire ça", réplique Jackson en secouant la tête.

Ses questions étant épuisées, Michael Jackson dit à Springsteen : "Bon je crois que je vais y aller maintenant. C’était très sympa de te rencontrer."

Il lui tend la main puis se faufile dans une autre pièce de sa suite.

Un peu plus tôt, Springsteen avait assisté à un concert où Michael Jackson évoluait naturellement sur scène, sans effort. Mais ces quinze minutes de rencontre étaient pour l’interprète de Billie Jean un effort surhumain.

"C’est un mec sympa", dit-il finalement, en s’attardant encore un instant dans la pièce.

Source : People Extra Weekly, novembre/décembre 1984 (traduction : onmjfootsteps.com)

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*pour ceux qui ne l’auraient pas compris, il s’agit d’une référence à un tube de Springsteen de 1993, Streets of Philadelphia