Je crois que je ne vous ai jamais raconté (en tout cas ici sur le blog) ma visite à l'Apollo Theater de New York, il y a quelques années. Un souvenir mémorable en tant que fan. 

Vous avez quelques instants? Je vous emmène à New York ;) 

L’été 2015 a été une fois de plus l’occasion de partir sur les pas de Michael Jackson, cette fois-ci, de l’autre côté de l’Atlantique, à New York. La ville regorge bien entendu de lieux emblématiques que n’importe quel touriste se doit presque de visiter mais il en est un que j’avais inscrit à mon programme et que je ne voulais manquer pour rien au monde : l’Apollo Theater, au cœur du quartier de Harlem, l’endroit même qui avait révélé les Jackson 5,  presque un demi-siècle plus tôt. Et ce 22 août 2015 restera gravé dans ma mémoire car, moi aussi, ce jour là, j’ai chanté sur la scène de l’Apollo Theater….onmjfootsteps again.

Créé en 1914, l’Apollo Theater est l’épicentre de la culture afro-américaine à New York. Situé au 253 W de la 125ème rue, à Harlem, la salle de spectacle a été, au cours de ses premières années, plutôt réservée à un public blanc. Ce n’est qu’en 1934, à la fin de la prohibition aux Etats-Unis, que Harlem bénéficie d’une certaine effervescence, avec notamment le développement des clubs de jazz, et que l’Apollo, appelé 125th Street Apollo Theater, ouvre ses portes à des gens dits “de couleur”. La salle va alors devenir, au cours des années, un des plus célèbres lieux New Yorkais qui verra se produire des noms tels que Cab Calloway, Bill “Bojangles” Robinson, Louis Armstrong, Count Basie, Duke Ellington, Dizzy Gillepsie, Sam Cooke, Othis Redding, ….Dans les années 70, la salle perd de son prestige mais elle est rachetée en 1981 par Percy Sutton qui réussit à lui redonner son aura. Désormais inscrit à la liste des sites historiques nationaux, ce théâtre est géré par la fondation de l'Apollo Theater, fondée en 1991, qui continue d’y organiser des concerts régulièrement.

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The Apollo Theater : where stars are born and legends are made

Les “Amateur Nights” existent depuis 1934. Destinées à faire monter sur scène de jeunes talents et à les exposer à l’avis du public, elles ont lieu une fois par semaine, le mercredi soir, et ont permis à de futures stars de faire leurs premiers pas : Ella Fitzgerald, Billie Holiday, James Brown & The Famous Flames, Stevie Wonder, Aretha Franklin, Diana Ross & The Supremes, Gladys Knight & The Pips, ….la liste est longue. Gagner à l’Apollo Theater était devenu le gage d’une future carrière. L’Apollo en fera d’ailleurs son slogan : “l’Apollo Theater : là où naissent les étoiles et où se créent les légendes”.

En août 1967, les Jackson 5 gagnent cette fameuse “Amateur Night”. Michael raconte: “Après Chicago, il restait encore un grand concours d’amateurs à gagner: celui du Théâtre Apollo à New York. Beaucoup de gens pensaient que le fait de gagner le concours de New York était qu’une question de chance, et rien d’autre. Mais papa était persuadé qu’en plus des gens de talent qui se produisaient, il y avait beaucoup plus de gens des maisons de disques et de musiciens professionnels à New York qu’à Chicago. Si on pouvait gagner à New York, on pouvait y arriver n’importe où. C’était ça, l’Apollo pour Papa. (….) Chicago avait déjà fait parvenir des informations sur nous avant qu’on arrive à New York et notre réputation était telle qu’on nous fit passer directement en finale, sans nous imposer les éliminations”. (1) Le groupe y reviendra quelques mois plus tard, à la même affiche qu’Etta James. Leur carrière était lancée.

Quarante huit ans après cette prestation, par un samedi matin ensoleillé du mois d’août, non seulement j’étais à New York, mais j’avais rendez-vous pour visiter ce lieu qui a vu débuter les plus grands.

Au cours des dernières semaines de préparation de ce voyage, j’étais entrée en contact par mail avec Billy Mitchell, l’organisateur des visites de l’Apollo Theater. Jusqu’à peu de temps avant de partir, la visite avait été incertaine car le groupe n’était pas suffisament constitué (il fallait au minimum une quinzaine de personnes). Régulièrement je prenais des nouvelles auprès de Billy avec qui j’avais fini par sympathiser. Finalement le rendez-vous avait été fixé pour 11 heures le 22 août. La visite devait durer un peu plus d’une heure, durant laquelle j’allais découvrir, avec ma petite famille que j’avais réussi à entraîner avec moi, l’histoire de ce lieu mythique.

Dès 10h30 le jour du rendez-vous, je suis devant le théatre. Je voulais “sentir” le quartier et le lieu avant d’y pénétrer. Harlem n’a absolument rien à voir avec les autres quartiers de New York. S’il est vrai qu’il n’a désormais plus grand chose du ghetto qu’il a été pendant plusieurs années, il reste cependant le principal foyer de la culture afro-américaine. Très populaire, la vie a lieu sur les trottoirs, dans la rue. La musique, venant des voitures ou des stands de rue, arrive fréquemment jusqu’aux oreilles et il n’est pas rare d’entendre jouer des titres de Michael, ici plus qu’ailleurs à New York. Je croiserai même un sans-abri traînant ses maigres biens dans un caddie décoré à l’effigie du King of Pop.

L’Apollo est un petit bâtiment blanc de style néo-classique, rénové et discret mais avec son enseigne rouge imposante, il est impossible de le manquer.

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Depuis 2010, l’Appollo a son propre Walk Of Fame. Situées juste devant l’entrée, des petites plaques dorées sont incrustées ça et là dans les dalles du sol. Celle de Michael Jackson trône presque au centre. Elle a été la troisième posée, en juin 2010, après celles de James Brown et de Patti LaBelle, un mois plus tôt. Il y a aussi celles d’Ella Fitzgerald, Quincy Jones, Stevie Wonder, Little Richard, Lionel Richie, Smokey Robison, … des noms de légende qui me font frissonner.

Apollo Walk of fame1  Michael Jackson Apollo walk of Fame1

A l’heure prévue, Billy nous ouvre la porte et nous accueille chaleureusement. D’autres personnes attendaient aussi et il a un mot gentil avec chacun d’entre nous. Sans que nous ne soyons jamais rencontrés, Billy me lance un “Hey Rachel, nice to meet you” qui me met rapidement à l’aise. Je pénètre alors dans un couloir aux tons rouges qui donne l’ambiance du décor. Après la boutique de souvenirs, je repère un grand cadre honorant les légendes qui ont fait la renommée de l’Apollo. Pendant que je cherche les Jackson 5, Billy s’approche de moi et me demande si je cherche quelqu’un en particulier. Je lui évoque le groupe qui malheureusement n’est pas dans ce tableau. “Mais j’étais là” me dit Billy. “J’étais là, en 1967, quand Michael a chanté la première fois à l’Apollo”. Devant ma tête éberluée, il me sourit. “Vraiment?”, je lui réponds, “vous avez rencontré le petit Michael”. Je n’en reviens pas. L’expérience de cet homme a l’air extraordinaire et je me dis que je vais passer un grand moment.

cadre des légendes dans la couloir de l'entrée1

Je m’approche d’un escalier, qui mène aux bureaux, où sont accrochés de nombreux cadres photos. Une femme de la boutique m’indique que les photos sont interdites dans cette partie et pourtant, c’est bien celle-ci qui m’intéressait. Des tas de photos d’époque des stars, des trésors de souvenirs. Je me souviens alors de ce qu’écrivait Michael lorsqu’il a, lui aussi, découvert l’Apollo: “Nous nous sommes baladés dans le théatre et nous avons admiré toutes les photos d’artistes blancs et noirs qui étaient venus jouer là. Le manager nous montra les loges, mais moi j’étais en arrêt devant les photos de mes chanteurs préférés. (….) J’observais soigneusement les photos, parce que je voulais m’imprégner de chacun de leurs gestes, de leurs mimiques.” (1)

Billy nous laisse découvrir et parcourir la salle de l’Apollo. Mon premier réflexe est de vouloir m’installer dans un des sièges mais il nous incite à monter sur scène, à profiter pleinement de l’endroit et à prendre toutes les photos que l’on souhaite. Je me retrouve donc au centre de cette scène que tant de légendes ont foulée, un moment magique.…. Je suis cependant loin de me douter de ce qui m’attend quelques minutes plus tard!!!

Vu de la scène, l’Apollo me semble plus petit que ce que j’avais imaginé. La salle, typique d’un théâtre à l’italienne, avec ses deux balcons et ses sièges de velours rouge peut accueillir environ 1500 personnes. De chaque côté de la scène, se trouvent les loges destinées aux invités prestigieux. Les murs sont blancs et ont conservé leurs nombreuses dorures style art déco des années 30, particulièrement présentes autour de la scène et des loges.

salle et scène de l'apollo1

salle vu de la scène1  les loges du théatre1

Sur la gauche de la scène, je repère, installé sur une petite colonne, The Tree of Hope. Je me dirige vers lui afin de le caresser. Ce tronc d’arbre symbolise l’espoir de réussite à tous ceux qui le touchent avant d’entrer en scène. L’arbre lui même se tenait, jusqu’en 1934, devant le vieux Théâtre Lafayette situé entre la 131ème et 132ème rue, sur la 7ème avenue, le Dream Boulevard, à Harlem. Selon les croyances des artistes noirs des années 30, se produire sous ses branches portait chance. Il avait été coupé pour élargir le Dream Boulevard (le boulevard des rêves). Découpé en bûches, malgré l’opposition de Bill “Bojangles” Robinson, qui souhaitait son déplacement, l’une d’elle fut conservée et placée sur la scène de l’Apollo, en témoignage de ceux qui se battent pour réaliser leurs rêves. La légende veut que Michael, le jour de la première prestation des Jackson 5 sur la scène de l’Apollo ait caressé, non pas une fois, mais soit revenu une deuxième fois pour toucher cet Arbre de L’Espérance.

De chaque côté de la scène, se trouvent les coulisses…. Normal me direz-vous? Oui mais en jetant un regard vers eux, je m’imagine le petit Michael allongé à regarder les artistes sur scène et à apprendre de ceux qu’il observait, comme il l’a si souvent dit: “La plupart du temps, je restais seul en coulisses. (….) Moi j’étais allongé par terre, le nez dans la poussière, tout contre le rideau, et je regardais le spectacle. Je regardais chaque pas, chaque geste, chaque saut, chaque émotion, chaque changement de lumière et d’intensité. C’était mon plus grand plaisir et c’était ma façon à moi d’apprendre. (…) C’est inouïe le talent qu’on rencontrait dans ces endroits. La meilleure façon de faire son éducation dans ce métier c’est de regarder les maîtres au travail” (1)

Mr Apollo

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Billy m’interrompt dans ma rêverie en nous proposant d’aller nous installer au deuxième rang, dans la salle. Après les présentations de chacun, il évoque son histoire, intimement liée à l’Apollo. Issu d’une famille de quatorze enfants du Mt Vernon, près du Bronx, vivant dans une pauvreté extrême, Billy voit son destin changer, à l’âge de 14 ans, un jour de 1964, lorsque se tenant devant la porte arrière de l’Apollo, son propriétaire lui propose un petit boulot au théâtre: coursier pour les artistes et les spectateurs. Billy n’hésite pas et le premier soir, il se fait 35 dollars, pour apporter un café, des sandwiches, un journal, placer les gens ou encore cirer les chaussures…. Petit à petit, Billy grimpe les échelons. Mais surtout, il côtoie les plus grands: Marvin Gaye, Flip Wilson, The Temptations, Redd Foxx, The Four Topps, Smokey Robinson and The Miracles, …. Il est chargé d’amener le jeune Stevie Wonder sur scène lorsqu’il s’y produit. “Je l’ai connu quand il avait 15 ans, on a le même âge”.“J’ai vu les Jackson 5 descendre des loges pour chanter lors de l’Amateur Night. Dès le moment où j’ai vu Michael sur scène, j’ai su qu’il était destiné à un grand avenir. A l’âge de neuf ans, il occupait la scène comme un professionnel” nous dit-il.

Il parle aussi de sa rencontre avec celui qui deviendra son mentor, James Brown. “J’assistais aux répétitions. Il était très dur, il travaillait beaucoup. Il fallait l’appeler Mr Brown”. Celui-ci l’incite à s’habiller correctement, à retourner à l’école, à étudier et lui donne même régulièrement de l’argent pour acheter des livres. Grâce à lui, Billy sortira diplomé du lycée.

La vie de Billy évolue au rythme de celle de l’Apollo et des amis qu’il s’y fait. Denzel Washington, son ami d’enfance lui proposera même quelques apparitions dans certains de ses films.

La disparition de James Brown en 2006 puis de Michael en 2009, “deux des plus grands artistes au monde” restent des évènements qui l’ont beaucoup marqué. “Ces deux légendes signifient beaucoup pour moi. J’ai eu l’honneur d’organiser les mémoriaux en l’honneur de ces deux grands, à l’Apollo”.

En 2010, deux ans après son mari Barack Obama, la first Lady, demande à rencontrer Billy et à visiter le théâtre. Devant une telle experience, Michelle Obama lui suggère d’écrire un livre. Ainsi, paraît la même année They Call Me Mr Apollo, une autobiographie pleine d’anecdotes.

Désormais à la veille de sa retraite, ce monsieur toujours aussi dynamique et passionné aime organiser régulièrement des tours pour évoquer des souvenirs si chers et nombreux, qu’ils lui valent désormais le surnom de Mr Apollo. “Je sais que je suis béni d’avoir eu une vie comme celle-ci”.

Pendant plus d’une demi-heure, j’ai écouté Billy nous raconter son histoire. A l’entendre prononcer tous ces noms, je n’en revenais pas. Pour lui, tout semblait normal mais pour la petite française que j’étais, au milieu de cette salle mythique, c’était fantastique. Je buvais ses paroles.

“Ils se sont tous assis ici et on ne prend pas leur place!”

Billy me fait redescendre de mon petit nuage en nous proposant de venir chanter sur la scène. En fait, ce n’est pas une proposition, mais une obligation. “Vous ne pouvez pas partir d’ici sans faire comme toutes ces star”. Voyant que je me fais toute petite en entendant ces paroles, Billy me regarde et me dit: “Si, si Rachel, tout le monde va passer. Tenez, j’aimerais que vous me chantiez La vie en Rose, j’adore cette chanson et j’ai envie d’entendre chanter en français”. Ma fille aînée se propose pour un duo et pendant que chaque petit groupe s’organise, nous révisons les paroles. Dans la panique, on en oublie un peu, heureusement qu’internet existe !

Nous serons les premières à passer. Billy nous explique qu’on est là simplement pour s’amuser mais que malgré tout, il y a un rituel à respecter: ne pas oublier de caresser le Tree Of Hope, qui porte chance, et saluer le (maigre) public à la fin. Billy nous annonce comme pour une vraie prestation. Je caresse l’Arbre de l’Espérance et me voilà en train de chanter le célèbre titre d’Edith Piaf sur la scène de l’Apollo. Bizarrement toute sensation de trac a alors disparu. C’est peut être ça la magie de l’Apollo! Les autres participants jouent le jeu et nous applaudissent. Désormais, je pourrai dire que j’ai chanté sur la scène de l’Apollo Theater, là même où tant de légendes de la musique ont commencé leur carrière. J’avoue que j’en suis assez fière! Les autres duos ou groupes suivront, chacun reprenant des tubes célèbres dont Hey Jude des Beatles ou My Girl des Temptations. 

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The Tree of Hope

Billy nous emmène ensuite dans un des coulisses, à droite de la scène. Juste avant l’escalier qui mène aux loges, il nous présente fièrement le Signatures Wall, un mur noir rempli de signatures des artistes et visiteurs connus qui sont passés ici depuis une quinzaine d’années: Paul McCartney, Beyonce, 50 cents, Michelle Obama, Whoopi Goldberg, Taylor Swift, Stevie Wonder, …. le mur en est recouvert, certaines sont à peine reconnaissables. Billy, qui a bien compris que j’étais une fan de Michael Jackson, m’explique que celui-ci n’a pas pu signer en avril 2002 lorsqu’il a participé à la soirée de récolte de fonds en faveur de l’ancien président Bill Clinton, A Night At The Apollo. Ses gardes du corps l’ont entrainé vers la sortie après sa prestation. Toutefois, “spécialement pour Rachel” dit-il, “voici les signatures des Jacksons”. Celles-ci sont derrière la porte des coulisses: Tito, Marlon, Jermaine et Jackie s’étaient produits ici avec leur Unity Tour en 2012.

singatures des Jackson en 2012b

En haut de l’escalier, se trouvent deux loges. Billy nous laisse les visiter librement. La plus petite est destinée aux artistes solo, la plus grande aux groupes. Je m’attarde particulièrement dans cette dernière, assez banale certes, mais parce que “c’est ici que les Temptations et les Jackson 5 se préparaient”.

la loge des J51

Lorsque je redescends, Mr Apollo est occupé à dédicacer son livre aux participants intéressés. Il se plie également à la séance de photos souvenirs. Je le remercie pour ces instants qu’il nous a fait vivre et pour sa gentillesse. Avant de me laisser partir, il me dit: “Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de vous installer au deuxième rang?” Sa réponse m'a laissée sans voix, mais c'était tellement évident: “Parce que le premier rang est la place des plus grands. Ils se sont tous assis ici et on ne prend pas leur place!” Je crois qu’il n’y a pas plus belle phrase pour terminer un moment comme celui-ci!

Je venais de vivre plus de deux heures riches en émotions. J’étais venue pour me plonger dans l’histoire de ce célèbre lieu et je repars avec mes propres souvenirs d’un passage inopiné sur une scène mythique. “Follow your dreams wherever they may lead” …. Une devise de Michael que je fais en sorte d’appliquer désormais régulièrement.

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L’Apollo est un endroit chargé d’Histoire et d’histoires, et à ce titre il mérite le détour. Billy Mitchell, Mr Apollo, saura alors vous faire partager sa passion. Et puis si vous souhaitez poursuivre votre périple sur les pas de Michael, comme j’aime le faire, la rue qui a accueilli le tournage du short film Bad en 1987 est située à seulement quelques minutes de l’Apollo. Un autre lieu, une autre Histoire.

(1) Moonwalk, Michael Jackson, ed. Michel Lafon, 1988

Cet article a été publié dans le numéros 8 du Invincible Magazine en avril 2016